Donald Trump et la question du paiement

 

Parmi les différentes promesses faites durant sa campagne électorale, Donald Trump s’était engagé à renoncer à son salaire de président, fixé à 400.000 dollars par an. Lors de  l’interview accordée à la chaine CBS, Donald Trump a annoncé qu’il maintenait cette décision, mais a précisé qu’il percevra néanmoins le dollar symbolique auquel l’oblige la loi. Précision qui a son l’importance, car il y a bien de la symbolique dans cette affaire.

 

Selon les médias, ce renoncement aurait pour but de rassurer son électorat plus pauvre sur le fait qu’il veut effectivement mettre fin à la cassure entre les élites et le peuple, diminuer les inégalités qui se sont creusées. Et comme, selon le magazine Forbes, sa fortune est estimée à 3,7 milliards de dollars, il serait tentant de relativiser l’importance de ce geste, d’en minimiser la symbolique en expliquant qu’il renonce à son salaire tout simplement parce que, pour lui, cette somme ne représente pas grand-chose : inutile de réaliser une dépense superflue ! D’autant plus qu’il ne sera pas le premier homme politique américain à renoncer à son salaire. Même pour ceux qui n’ont pas voté pour lui, ce geste pourrait lui donner un côté sympathique : après avoir autofinancé sa campagne, il veut montrer aux plus pauvres sa solidarité, prouver qu’il est désintéressé, contre la corruption des élites, qu’il n’exerce pas le pouvoir dans le but de s’enrichir encore plus mais au nom de l’idée qu’il se fait des USA. Et comme l’argent procure du pouvoir, y est intiment associé, en renonçant à plus d’argent il renoncerait à encore plus de pouvoir, à un pouvoir sans bornes obtenu sur le dos des contribuables.

 

En réponse à cette explication, certains magazines people et autres journaux se sont empressés d’émettre une première réserve quant à la philanthropie du milliardaire: celle que derrière la générosité affichée pourrait se cacher le calcul de quelqu’un bien conscient de ses intérêts. Il s’agirait de séduire son électorat, de soigner son image, de passer pour l’homme qui tient ses promesses. Donald Trump chercherait tout simplement à donner l’image inverse de ce qu’il est réellement : un milliardaire intéressé par l’argent, qui pour cette raison n’a pas voulu divulguer sa fiche d’imposition.

 

 

Ces analyses vont cependant un peu trop vite: comme un névrosé peut, de façon ponctuelle, se comporter d’une façon manipulatrice, et comme un pervers peut parfois faire preuve de générosité, il n’est pas possible de dévoiler la vérité d’un individu à partir d’un acte isolé. Laissons donc de côté « ce qu’est réellement » Donald Trump pour nous concentrer sur la signification sociale de l’acte, pour essayer d’aller un peu plus loin dans l’analyse des différents sens que pourrait posséder ce refus d’être payé : qu’est-ce que vient signifier symboliquement le fait qu’un président, quel qu’il soit, refuse son salaire ? 

  

Alors que ce geste est censé être un geste de solidarité vis-à-vis des plus pauvres, il a en même temps pour particularité de marquer encore plus la distance qui sépare Donald Trump de ces derniers. En effet, en renonçant à ce salaire, Donald Trump montre qu’il a les moyens de renoncer à ce qui représente une vie entière de travail pour les plus pauvres. Le fait de dire et de montrer qu’il peut le faire revient donc à afficher encore plus sur le gouffre qui sépare sa situation de celle de son électorat : s’il peut se le permettre, c’est bien parce qu’il vit dans un autre monde que le leur. On pourrait, pour illustrer cette idée, faire référence aux travaux des anthropologues sur les dépenses rituelles ostentatoires  de certaines tribus. Lors de certaines cérémonies, les membres de la tribu dilapident leurs richesses, gaspillent volontairement afin de montrer qu’ils peuvent se le permettre. La destruction volontaire de certains biens est un faire valoir. Des rituels qui ressemblent à celui-là sont ceux que M. Mauss a étudiés dans son Essai sur le don : dans certaines sociétés, il existe également une surenchère au niveau des dons que se font entre eux des individus. Sans destruction volontaire cette fois, chacun cherche à faire un cadeau tellement important que l’autre, l’année suivante, ne pourra pas lui rendre la pareille grâce à un « contre-don » d'une valeur supérieure: il se trouve en dette, donc dans  une situation d’infériorité  et de dépendance. 

 

Un mécanisme du même genre est à l’œuvre lorsque, comme on peut le voir dans certains films, un noble jette des pièces d’or par les fenêtres de sa calèche et que les pauvres se ruent à terre et se battent dans la boue pour les ramasser. Le noble, sous couvert de générosité, affiche sa supériorité, car tandis que le peuple autour de lui se bat pour ces miettes, lui peut se permettre de jeter l’argent par les fenêtres. Derrière la générosité, la vanité… On pourra objecter qu’il n’y a pas toute cette symbolique derrière cet acte de Donald Trump car, s’il renonce à ce salaire, c’est tout simplement parce que « pour quelqu’un qui est aussi fortuné, une telle somme ne représente pas grand chose ». Mais voilà qu’aussitôt, à nouveau, on rappelle à quel point il est riche et puissant, beaucoup plus riche que nous. Autrement dit, on rappelle ce que vient montrer symboliquement l’acte, donc on se contredit. En dépit des justifications matérielles, ou plutôt, à travers ces justifications, le sens symbolique se faufile, il reste collé à la peau de cet acte, on en revient toujours à dire qu’il est beaucoup plus riche que le commun des mortels.

 

Mais si ce renoncement au salaire de président n’était qu’une démonstration plus ou moins inconsciente de richesses, et non une démonstration de pouvoir, ceci ne serait pas si inquiétant. Du moins, ce ne serait pas le plus inquiétant parce que, pour Donald Trump et pour son électorat, ce sens possible de l’acte est en partie inconscient, ce qui est moins grave que s’il était le fruit d’un calcul conscient. Expliquons-nous. Si l’électorat peut interpréter ce renoncement comme une marque de sympathie, comme un signe de rapprochement, c’est bel et bien parce que l’acte ne fait pas que séparer.

  

A la façon dont les dons étudiés par M. Mauss ont à la fois pour fonction sociale de réunir les individus et uns aux autres, mais en même temps de montrer leur différence de richesses, de statut social, le don de son salaire fait par Donald Trump au contribuable le rapproche et le sépare simultanément de ce dernier. Serait-il donc placé sous le sceau de l’ambivalence, c'est-à-dire sous celui des relations équilibrées ? Toute relation implique un savant mélange d’amour et d’agressivité, un équilibre entre l’admiration et le mépris qui s’annulent mutuellement. Un mélange qui, s’il est bien fait, n’explose pas à la figure et ne laisse pas non plus apparaître les différents éléments contradictoires qui le constituent. Finalement, des dons et des contres dons, c'est ce que nous faisons tous à Noël (sans forcément toutefois être dans la surenchère, c'est-à-dire sans chercher toujours à donner plus que l'autre). Et bien que l'ont n'ait pas l'impression de faire des cadeaux dans le but d'en recevoir, le fait qu'on finisse par se vexer si quelqu'un ne nous en fait jamais prouve que le don appelle la réciprocité, donc crée du lien et une dette simultanément. Par conséquent, même si ce renoncement à son salaire a la particularité d’insister sur la différence de situation dans laquelle se trouve le futur président, sur la distance qui le sépare du peuple, il n’en demeure pas moins qu’en même temps, il rassemble celui-ci et le peuple, il montre que, du haut de sa grandeur et sa richesse, il a de la sollicitude. Ce va-et-vient entre éloignement et rapprochement peut même le faire apparaitre comme d’autant plus généreux et d’autant plus apprécié en raison du fait que se sentir estimé d’un grand, pour un individu en situation précaire, suscite des affects plus forts que ceux suscités par la reconnaissance d’une personne de même milieu social.

 

Cependant une autre hypothèse, plus ennuyeuse, serait celle que, loin de renoncer au supplément de pouvoir que procure l’argent, Donald Trump renonce à cet argent pour le pouvoir.

 

Que voulons-nous dire par là ? Pour comprendre la symbolique de ce renoncement à un salaire, il faut repartir de ce que signifie recevoir un salaire : en étant payé, le président se rappelle non seulement qu’il n’est qu’un élu du peuple au service de l’Etat, mais en plus, il se voit dans l’obligation de lui rendre des comptes, d’être à la mesure des responsabilités qu’impose sa charge. Ceci rapproche sa situation de celle du fonctionnaire : être payé, c’est être obligé par un contrat, c’est être dans un échange qui est donnant-donnant : vous me versez un salaire, je travaille pour vous. En refusant d’être payé, Donald Trump se place au-dessus du contrat, au-dessus de cette situation où il aurait été susceptible d’éprouver un sentiment de dette. Le problème n’est donc pas simplement que, psychiquement, il aura le sentiment d’avoir plus de liberté que s’il était rémunéré pour son travail, qu’il se sentira moins contraint : le problème est que ce renoncement pourrait éventuellement être interprété comme le signe qu’il ne fait pas la différence entre la personne privée qu’il est, Donald Trump, et le personnage officiel qu’il incarne dans l’exercice de ses fonctions. Expliquons-nous : un président qui est payé pour son travail intériorisera plus facilement l’idée que le pouvoir n’est pas confondu avec sa personne, mais qu’il exerce le pouvoir comme on exerce un métier. D’un certain point de vue, même si le salaire et les responsabilités ne sont pas les mêmes, dès lors qu’un président est payé, il n’est qu’une personne qui rend service au contribuable contre rémunération, comme c’est le cas des fonctionnaires. Est-ce que si la Constitution oblige à ce que les hommes politiques perçoivent au moins un dollar symbolique, c’est parce que ceux qui l’avaient rédigé avaient senti que derrière le renoncement à un salaire pouvait se cacher la tentation de jouer avec les règles, voire celle d’usurper le pouvoir? Probablement s’agissait-il, en effet, de bien signifier que celui qui est à la tête du pays est un président élu et représentant du peuple pour un temps donné, à la différence d’un monarque de droit divin. Alors, peut-être, ce salaire d’un dollar symbolique suffira à contrecarrer les effets psychiques possibles du renoncement aux quelque 399.999 dollars restants... 

 

Une anecdote imaginée par Lacan pourrait éclairer ce processus selon le salaire du président est un garde fou : qu’est-ce qu’un fou ? Celui qui se prend pour le roi. Et qu’est-ce qu’un roi qui se prend pour un roi ? C’est également un fou : un roi équilibré fait la différence entre sa personne et sa fonction, il ne se prend donc pas pour un roi. A la rigueur, on pourrait dire qu’il ne fait que jouer au roi.

 

Enfin, troisième et dernière hypothèse : et s’il ne s’agissait pas – ou pas que – d’ambivalence et de manipulation, mais surtout d’une posture plus narcissique, celle de sauveur ? L’importance du paiement pour la réussite des psychothérapies pourrait éclairer cette hypothèse : quand le patient paie son psy, ceci a des effets inconscients sur les deux protagonistes. De son côté, le patient en tire le bénéfice de ne pas se sentir endetté ou de ne pas vouloir prolonger indéfiniment la thérapie à cause du coût qu’elle représente. Ceci prévient notamment les risques de s’installer dans une dépendance à une psychothérapie que le patient n’arriverait plus à interrompre, qui se prolongerait alors sur plusieurs années. De l’autre côté, le paiement aide le psychothérapeute à ne pas adopter une position du sauveur, à ne pas jouer le rôle de celui qui est indispensable à la survie de l’autre, et qui fait cela gratuitement, par don de lui-même (don qui donne alors de la valeur à sa personne, et suscite un sentiment d’admiration chez le patient). Ce rôle est à éviter car il le mettrait dans une position de toute puissance et favoriserait également la dépendance dans le lien : ce patient ne pourrait rien sans moi, il a besoin de moi. 

 

Tous les anthropologues qui ont étudié les systèmes de dette l’ont montré : c’est lorsque l’on ne doit plus rien à l’autre que le contrat est fini, qu’on peut se dire au revoir, partir. Travailler pour l’état sans recevoir de salaire, serait-ce là un moyen de susciter chez ses électeurs un sentiment de dette, une façon de les maintenir dans un lien qu’ils n’ont pas choisi, alors que les élections sont à peine finies et qu’on est encore bien loin des prochaines ? Sur cette question nous ne trancherons pas, car à partir d’éléments isolés, chacun pourra y voir les interprétations qu’il voudra : nous ne cherchons pas à diagnostiquer Donald Trump, mais à proposer des réflexions sur la symbolique d'un acte considéré de façon isolée.  Le but étant de signaler qu'un individu névrosé (c'est-à-dire l’individu lambda, le « névrotico-normal ») aura tendance à croire spontanément que les individus avec lesquels il interagit ont comme lui cette capacité de se sentir redevables. Or, comme les pervers le savent, il arrive souvent qu’ils manipulent leurs victimes au moyen de cadeaux « empoisonnés », qui n’ont d’autres fonctions que de susciter un sentiment de dette chez le destinataire qui, lui, raisonne sur le mode du « don, contre-don ».

 

Le tout est d’être prévenu de ce mécanisme pour pouvoir le repérer, et pour s’en protéger si nécessaire. Comme désormais vous êtes avertis, nous vous laissons à vos hypothèses : à vous de voir s’il y a vraiment lieu de s’inquiéter ou non.  

 

Georges Barbey

Psychologue - Psychothérapeute


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