L'utilité de la parole

Il suffit de se poser des questions en apparence assez triviales comme « pourquoi appelle-t-on une table « table » et non pas « chaise » ? » pour réaliser assez vite que le langage pose un nombre de questions considérable, et des énigmes que les linguistes n’ont pas fini de résoudre malgré des vies entières de travail sur la question. Comment se fait-il que le sens des mots soit accepté de façon aussi unanime, qu’il s’impose de façon aussi puissante aux esprits, avec une telle force contraignante ? En effet, bien que le sens des mots soit arbitraire, conventionnel, nous ne pouvons nous empêcher d’y croire et d’y réagir de façon automatique. Et pourtant, malgré la puissance de ses effets, le langage est dévalorisé par large part de la population, et même par certains psychologues, qui opposent la « parlotte » aux actes, aux exercices prescrits qui, eux, auraient une réelle efficacité, alors que les mots ne seraient rien d’autre que des mots : ils resteraient seulement en surface, ils permettraient au mieux de décrire les problèmes, mais sans pouvoir les résoudre, sans faire bouger les choses en profondeur. D’où la formule connue : « Moi, je ne perds pas de temps à discuter, je ne me pose pas de questions, j’agis ». Phrase qu’on entendra souvent prononcée, et non sans une certaine fierté, par des personnes qui croient valoriser l’action par rapport à ce qu’ils prennent pour des discussions stériles (et en dépit du fait qu’au moment même où ils communiquent cette idée, ils sont pourtant bien en train de discuter : sans langage, nous n’aurions pas ce pouvoir de partager ces pensées qui guident l’action, ni la possibilité de nous décrire comme actifs). Mais c’est aussi une phrase que j’ai plusieurs fois entendue être prononcée de la part de détenus, quand je travaillais en prison, et je me disais alors intérieurement « mais c’est bien là le problème… » : en effet, réfléchir avant d’agir peut permettre d’éviter un certain nombre de difficultés, et pas uniquement celles qui ont pu conduire certains en prison.

 

 

 

Par ailleurs, certains exemples illustrent clairement que cette opposition entre acte (avec effets) et parole (sans effets) ne tient pas : vous vous doutez bien que si vous vous mettiez soudainement à insulter tous les passants dans la rue, vous auriez vite des ennuis. Comme nous le disions, c’est parce que, sans qu’on le veuille, spontanément, nous prenons les mots au sérieux : dans la majeure partie des cas, ce ne sont pas des paroles en l’air, et c’est pourquoi, lorsqu’on entend le mot « table », une insulte, ou un conseil, on comprend à quoi notre interlocuteur fait référence (bien que ces choses n’aient a priori aucun rapport avec un simple son, qui n’est qu’un peu d’air faisant vibrer des cordes vocales). Notre réaction, lorsque l’on s’adresse à nous, montre que les mots ne font pas que décrire, que rester en surface : ils ont un effet réel, profond et durable sur le cours de nos vies. C’est pourquoi, de même, vous n’irez pas vous amuser à faire durer la blague de faire croire à votre conjoint que vous le quittez, qu’un de vos enfants a eu un accident, ou vous n’oserez pas sans hésitation sortir vos quatre vérités à un proche. Dans ce dernier cas, vous ne le ferez pas parce que vous savez à quel point les mots peuvent blesser, et même « plus que des coups », précise-t-on parfois. C’est bien pour cela qu’il peut-être si difficile d’être sincère, et plus facile de ne rien dire que d’oser communiquer, d’avoir le courage d’affirmer ce que l’on pense, d’avoir la force de s’expliquer. Alors pourquoi continuer d’associer la parole à une faiblesse ? Si, contrairement à une certaine opinion, les mots ne sont pas que des mots, ils n’ont donc pas à être systématiquement dévalorisés par rapport à l’action qui, elle, serait plus réelle, plus importante. Non, les mots ont une influence profonde sur nos vies, et c’est bien pour cela que c’est là-dessus que se basent les psychothérapies d’inspiration psychanalytique qui l’ont bien compris, et  qui connaissent bien les effets parfois spectaculaires et durables de l’expression verbale. 

 

-  De plus, si les effets de l’expression verbale peuvent être durables, cela fait une première différence entre la psychothérapie et la simple empathie : les entretiens avec le psychologue ou le psychanalyste sont réalisés de façon à ce que, si possible, il ne s’agisse pas d’un simple soutien ponctuel (même si celui-ci peut déjà être un bon début). Le psychologue fait en sorte d’occasionner des changements durables. Ces changements peuvent être acquis notamment parce que les consultations psychologiques sont réalisées de façon à permettre au patient d’aborder des sujets intimes, qui n’ont jamais pu être exprimés de façon aussi précise auparavant. Par exemple, en cas de manque de confiance en soi, si le psychologue ne s’empresse pas d’aussitôt rassurer la personne qui doute d’elle-même en lui disant qu'elle n'a pas à douter, mais qu’il lui laisse le temps d’expliquer pourquoi elle doute d’elle-même, cette dernière aura plus le sentiment d’avoir été entendue que si elle avait été interrompue, contredite avant même d'avoir pu exprimer son sentiment d'être "nulle". En effet, permettre au patient d’exprimer ce qu’il pense sincèrement de lui-même, et sans le contredire, est une étape par laquelle il faut passer pour ensuite, à l’aide du psychologue, analyser ces pensées et prendre de la distance par rapport à elles. Il y aurait alors quelque chose d’intériorisé lors des entretiens, car le patient aurait un souvenir d’avoir pu partager certains sentiments ou points de vue à son psychologue sans que celui-ci cherche à ne pas entendre ce sentiment qu'on essaye de lui communiquer. Et ce sera un souvenir sur lequel il pourra s’appuyer par la suite, quand il continuera d’avancer seul. Le but du psychologue est qu’ainsi, parce que l’opération n’est pas à recommencer à chaque nouvelle difficulté, quelque chose soit acquis définitivement : le patient, grâce à un point d’appui trouvé lors des entretiens, peut alors continuer d’avancer de lui-même.

  

Voici quelques exemples où favoriser la parole peut avoir des effets définitifs:

 

- en cas de violence conjugale, les mots, le dialogue qui s’instaure avec le psychologue et/ou avec le partenaire peuvent remplacer les coups. Vous avez sûrement déjà fait l’expérience, lorsque vous vous êtes en conflit avec une personne mais que vous n’avez pas encore eu l’occasion de vous expliquer avec celle-ci, à quel point la colère et les ruminations autour de la dispute peuvent d’abord être plus importantes, puis retomber soudainement une fois qu’il y a eu un échange concernant la situation, une fois que vous avez pu faire part de vos reproches et exprimer votre point de vue, vos sentiments. La pression retombe alors tout d’un coup, et vous pouvez passer à autre chose (et il se peut que vous ayez même presque aussitôt oublié à quel point vous étiez énervé : c’est l’un des effets de ce relâchement de la pression, qui est tellement rapide qu’il en est presque inconscient, ou en tout cas passe inaperçu). L’expression « crever l’abcès » illustre ce véritable soulagement trouvé dans le fait de parler, et qui est un soulagement plus fort et plus durable que celui procuré par les coups. Les coups sont une façon de montrer sa colère, mais ils ne permettent pas d’expliquer les causes de cette colère, d’exprimer son sens, de partager sa cause : puisque aucun message n’est passé, transmis, la démonstration de colère est donc à recommencer, contrairement à ce qui est exprimé verbalement. Un homme ou une femme qui bat son conjoint a souvent accumulé beaucoup de colère et de frustration, mais sans forcément en être conscient, puisqu’il « vit » cette colère plutôt qu’il ne la dit, il l’éprouve à travers des actes plutôt qu’il ne l’exprime, ni ne l’analyse, ne l’interroge, ne la comprend. Comme cette accumulation de colère est souvent bien antérieure à la rencontre de son ou sa partenaire, le dialogue au sein du couple ne peut pas toujours suffire : sans que les membres du couple ne le perçoivent, le problème dépasse en fait la situation présente, alors que c’est sur celle-ci qu’ils se concentrent pour tenter de dépasser la situation. C’est pourquoi la consultation peut aider chacun des membres du couple à prendre de la distance par rapport à leur relation, parce que le psychologue est extérieur à la relation elle-même.

 

Dans un même ordre d’idées, les sociologues ont constaté une corrélation entre la pauvreté du vocabulaire  et la violence dans les cités : moins les individus ont de mots pour s’exprimer (en raison de l’immigration, par exemple) et plus ils vont « s’exprimer » par des coups en cas de conflits.

 

- les ruminations, les pensées obsédantes (qui tournent en boucle sur certains thèmes) sont aussi liées à de la colère, mais qui est présente de façon diffuse, en arrière-fond. Cette fois-ci, l’individu ne manque pas de vocabulaire, mais son dialogue reste un dialogue intérieur. Or un  discours intérieur est plus répétitif qu’un échange avec autrui. Dialoguer avec autrui plutôt que seul permet un décalage, permet que la pensée ne tourne pas en rond. Grâce à une écoute extérieure, sur laquelle la pensée va s’appuyer, il y a une mise en perspective, donc du mouvement, de la vie : la pensée est bousculée dans ses habitudes, elle devient plus dynamique, le progrès se remet en marche. C’est pourquoi il faut déjà pouvoir repérer cette colère, l’identifier, mais surtout la partager verbalement avec un psychologue, afin d’être aidé à sortir de ses ruminations. C’est en ayant dit tout haut et à quelqu’un ce qu’il pensait sans cesse intérieurement que le patient saura qu’il a été entendu et pourra alors passer à autre chose (car souvent, si une pensée revient en boucle, c’est à défaut de n’avoir pu être exprimée : parce qu’on n’a pas pu la communiquer, on s’imagine en train de parler, en train de la partager avec autrui). Le psychologue pourra éventuellement aussi aider son patient à comprendre l’origine de ces ruminations, et à se détacher de son attention sur le présent,  sur des aspects présents pour réaliser que cette colère remonte à plus loin dans le passé. Par exemple, des ruminations au sujet d’une déception au niveau professionnel peuvent renvoyer à un sentiment de ne pas être reconnu à sa juste valeur présent depuis l’enfance : la douleur du présent ravive donc une douleur plus ancienne et similaire (et une thérapie qui se centre sur le présent néglige cet aspect-là du problème, même si c’est à la faveur d’une meilleure prise en compte d’autres aspects).

 

 

- les mots peuvent aussi permettre de lutter contre les addictions aux drogues, en se focalisant non sur l’addiction en elle-même, mais sur les souffrances psychologiques qui ont créé une fragilité. Au lieu de boire ou de fumer pour soulager une douleur seulement quelques heures, l’individu qui a la possibilité de s’exprimer auprès du psychologue qu’il consulte pourra se sentir apaisé autrement, et plus durablement (cependant, en cas de dépendance importante, les effets physiologiques des drogues font qu’une prise en charge multiple, psychothérapeutique mais aussi médicamenteuse, est souvent nécessaire car, en plus du problème psychologique initial, l’addiction a suscité des dérèglement du fonctionnement organique).

 

Et, dans tous les cas, la parole ne permet pas simplement d’apaiser des souffrances, mais aussi de comprendre leur origine, de comprendre les situations et, ainsi, de progresser dans sa réflexion, dans son développement personnel. Vous avez déjà dû faire l’expérience, lorsque vous dites quelque chose que vous vous étiez longtemps préparé à l’avance à dire, de ne pas le dire comme vous l’aviez imaginé, comme vous l’auriez prévu : au dernier moment, vous hésitez sur la formulation de la phrase, et la prononcez autrement. C’est parce que s’entendre parler, c’est comme se voir de l’extérieur : cela met en jeu d’autres mécanismes que ceux présent lorsque l’on se contente de penser, c’est donc une autre forme d’action que la simple introspection. Et ce n’est pas non plus soliloquer : vous parlerez différemment si c’est adressez à un psychologue lors d’une consultation que si vous parlez tout seul, et c’est ce décalage qui permet qu’il y ait du changement, de l’évolution dans la pensée, des découvertes, une compréhension. Ces découvertes, provoquées par des détours inattendus, ont donné lieu à une méthode, une technique utilisée en psychothérapie d’inspiration psychanalytique : la technique de « l’association libre ». Cette technique se base sur le constat qu’on ne dit jamais rien par hasard : même lorsque, en apparence, on a fait une digression, c’est qu’il y avait un lien entre les différents thèmes abordés, une cohérence à découvrir dans l’enchaînement des idées. Ce qui rend ce phénomène intéressant, c’est que si les symptômes qui vous amènent à consulter un psychologue sont liés aux contextes présents que vous traversez (et qui eux-mêmes sont liés au passé), il se peut qu’en parlant de vos symptômes à votre psychologue, puis en « digressant », vous finissiez par les mettre en lien avec leurs causes, et sans l’avoir anticipé. Le rôle du psychologue consistera alors à vous faire remarquer le lien, s’il ne vous a pas déjà sauté aux yeux de lui-même. Le psychologue ou psychanalyste n’a donc pas nécessairement besoin de vous expliquer les choses, mais simplement de vous montrer les réponses que vous aviez déjà en vous, que vous ne saviez pas exploiter.